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  • Photo du rédacteurCheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

Ñuul te ñaaw (Noir et laid), l’abominable association

La place d’une insulte qu’on reçoit est dans la poubelle. La plus virulente des insultes ne produit ses effets que quand son destinataire la laisse franchir deux frontières : son esprit et sa langue. 


Le temps consacré à une insulte, à réfléchir sur elle ou à tenter de la rationaliser, lui confère du crédit. On a beau être prudent, réceptif à la critique, il faut être suffisamment alerte pour reconnaître l’inadmissible ; suffisamment ferme, pour le stopper immédiatement. 


Cependant, le graal pour une insulte est de se fondre dans la langue. Se muer en un mot, une expression, devenue banale, inconsciente. Presqu’innocente. Ñuul te ñaaw (Noir et laid) a atteint ce podium.


Dans les contes dits initiatiques pour des enfants, nos adultes décrivent régulièrement la figure du méchant en ces termes :  Ñuul te ñaaw. Dans les milieux religieux, dans les sermons ou la poésie, la même figure réapparaît, sous les traits du blâmable. Au Parlement du rire, dans son sketch « Je ne suis pas sourd », le comédien Moustik Karismatik dira : « Vous connaissez mon ami non ? Mon ami, c’est lui qui est laid, noir, ignare, avare. » Et dans la vie de tous les jours, en pleine rue ou dans l’intimité des foyers, la personne de teint noir n’est guère en paix au milieu d’autres personnes s’estimant moins noires qu’elle : « Xool kook ñuulaay bi, ñaaw ba de », « Avec sa noirceur, quelle laideur ! »


Ce rattachement du noir à tout ce qui est laid ou détestable est la séquelle de siècles de diabolisation. Nous avons fini par intérioriser l’insulte des racistes, esclavagistes ou colonisateurs. Nos imaginaires ont été bouchés par toute la boue lancée à notre figure. Et nous avons commencé à voir du mal partout où il y a du noir. Y compris entre nous. Y compris sur nous-mêmes. 


Les enfants « particulièrement » noirs font l’objet de moqueries immondes, non seulement de la part d’autres enfants, mais d’adultes faits de chair et d’os. Aux garçons, une tante dira avec toute la candeur du monde : « Tu es laid, mais ce n’est pas si grave. Étudie bien à l’école et tu seras riche. Plus personne ne se préoccupera de ton teint. » Aux filles, le conseil sera plus pressant, plus problématique, moins optimiste : « Tu as intérêt à bien travailler à l’école. Autrement, je ne vois pas comment tu te trouveras un mari. »


Ainsi naissent, se développent, se perpétuent, des complexes. Ainsi se brisent, s’étouffent, se perdent, des vies. Les plus sensibles, les plus touchés, ne se remettent jamais de ces vexations. Pensant se « guérir » en le faisant, il y en a qui se mettront à pourchasser le défi de leur vie : marier une Blanche idéalement, une Métisse à défaut, une Femme claire accessoirement. Il y en a qui se mettront à regarder leur teint comme une saleté ; à faire de la dépigmentation, leur salut. 


Être claire, un peu plus claire, dans nos sociétés en convalescence, mentalement déstructurées, suscite des fantasmes et ne joue jamais en votre défaveur dans l’ascenseur social (sauf quand vous êtes albinos, traqués pour être réduits en fétiches en période électorale). En 2011, l’OMS a signalé que la dépigmentation touche 40% des Africaines. Elle n’épargne plus les hommes (au Sénégal, en Afrique centrale, en Île-de-France) ni les enfants : alors que la toxicité des produits éclaircissants est scientifiquement établie, avec les risques de mycoses, de diabète, d’hypertension, de complications rénales ou neurologiques, ou même de cancer. Chez la femme enceinte, la dépigmentation compromet la cicatrisation en cas d’opération, le poids de l’enfant à la naissance ou ses capacités oculaires.   


Mais l’horreur de cette détestation de soi, de la diabolisation du Noir, ne s’arrête pas dans ses effets sur notre organisme. Ni même dans les castings discriminants des industries audiovisuelles : le brown paper bag test chez les Noirs-américains, consistant à accorder des privilèges aux personnes plus claires qu’un sac en papier brun, n’est pas étranger en Afrique. En mai 2022, une chanteuse du nom de Grace Mbizi dira crûment : « Je suis une star, je ne peux pas être noire. » L’horreur se glisse dans les généralisations gratuites, les mensonges savants du type : « Nit ku ñuul ci boppam moo bon », « L’Homme noir est mauvais par essence. » Elle prolifère dans le monde ambiant, les représentations du monde alentour, pour se revêtir d’une quasi-universalité : 


Cœur noir,

Jeudi noir,

Légende noire,

Point noir,

Moi-même noir…

Que veut tout cela dire ?

Les mots ont-ils un sens ? 

Les sens des mots sont-ils innocents ?

Leur innocence, est-ce cette coïncidence

Que tout ce qui se rapporte au noir

N’augure rien de réjouissant ? 

Humour noir, 

Bête noire,

Colère noire,

Trou noir,

Tache noire,

Code noir,

Caisse noire,

Magie noire…

À quand la dignité noire !

À quand l’amour noir !

À quand la bonté noire !

À quand la bravoure noire !


Une épuration mentale, sémantique, s’impose. Après les hommages ambigus rendus au Noir à travers la figure de la Signare de Ndar ou de la mulâtresse dans la littérature hispanique (« être de bronze » plein de volupté selon Francisco Muñoz del Monte), d’autres poètes, plus inspirés, ont eu recours à de belles métaphores pour réhabiliter le Noir : l’ébène, le grain de beauté, le noir de la Kaaba, les yeux des Houris. Tous ont voulu dire ce que mon homonyme, Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké, a résumé avec brio dans son Masaalikul Jinaan (Les Itinéraires du Paradis) : « La couleur de la peau ne saurait être cause de l'idiotie d'un Homme ou de sa mauvaise compréhension. » 


Certes, un Homme ne vaut que par la force de son caractère. 



Photo de couverture : © Ebuka Onyewuchi

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