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  • Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye

Ne m’amène pas avec toi

Dernière mise à jour : 13 nov. 2023

Tu n’as pas été le premier à me rejeter, à avoir essuyé ton regard quand le mien l’a frôlé. Rassure-toi, tu ne seras pas le dernier. Après tout, tu n’es qu’un Homme, comme tous ceux qu’autour de moi j’observe, des ombres fugaces à la poursuite d’une lumière qu’elles ont laissée derrière elles. Vos plaisirs vous préoccupent et vous vident de votre empathie ; le temps vous presse et vous fait courir. Qui êtes-vous ? C’est à peine si vous avez encore l’audace de vous poser cette question ; ce qui explique davantage pourquoi l’autre, plus que jamais, est si anonyme à vos yeux.


Vous ne connaissez même pas son nom ; quand apprendriez-vous son histoire ? Vous ne voulez pas connaître celle-ci, car elle risque de faire s’effondrer vos douteuses certitudes, lesquelles excellent à parler de tous les démunis comme d’un seul Homme qui ne doit son malheureux sort qu’à ses mauvaises décisions ; pour lesquelles il doit payer, même s’il n’a plus de quoi. Vous avez besoin de croire que je suis irréversiblement fautif pour vous arroger le droit de me supprimer de votre vue.


Je me dirige vers vous en traînant mes misères et vous marchez sur moi quand je n’ai pas su me blottir plus tôt. Je torture ma main en vous la tendant pour que vous mettiez la vôtre dans la poche, et tout ce que je reçois est cette absence de réaction de votre part. Pour vous, je ne mérite même pas votre non. Je vous importune ; je vous étouffe. Toutes les parties de vos êtres veulent le dire en même temps, d’où cette paralysie.


Pourtant, je continue de me présenter devant vous ; d’étaler ma chair sous les griffes de votre mépris et de donner ma dignité en offrande sous les orteils de chacun d’entre vous, sans sentir, ne serait-ce que de la buée, dans vos cœurs déshydratés. Plus rien ne peut vous émouvoir ; vos âmes sont comme tétanisées. Nul malheur ne peut encore vous paraître grand, si ce n’est cet incident qui vous touche plus directement.


Je suis aussi malodorant que votre opulence. Mes saletés vous bouchent les narines et votre propreté continue de m’accuser. Ma présence rend fétide tout l’air dans les environs. La crasse fait de grosses écailles sur ma peau en ruine parsemée de plaies que je n’ai plus le temps de compter. Je suis une boule de pus qui se meut dans les allées du métropolitain et qui n’a que sa mauvaise odeur pour faire sentir sa présence.


Ma voix est inaudible. Tout ce que je dis échappe à votre attention. Depuis vingt-cinq ans, je quémande votre pitié et il est très rare que quelqu’un semble me comprendre. M’écouté-je moi-même ? Je sais que je murmure et me répète. Sais-je seulement ce qu’il y a de vrai dans la présentation que je vous fais ? Sans doute, mais il est certain que je ne dis pas toute la vérité ; je ne dis qu’une partie de la vérité. Toutes vos peurs risqueraient de sortir de ma bouche et vos fragiles oreilles auraient beau m’ignorer, elles finiraient par s’affoler et se tordre. Je caricature alors mes malheurs et puise dans les sources communes pour vous brosser brièvement le portrait misérable d’un Homme qui tente, chaque fois, de réanimer votre empathie, prenant garde de trop vous accabler avec les chaos dans son vécu.


De ces chaos, tu m’obliges à te dire davantage aujourd’hui, car je ne peux pas te laisser m’amener avec toi. Ce vécu, tu n’as jamais voulu le connaître, puisque depuis des années maintenant tu me dépasses dans les ordures, sans t’être une fois arrêté pour me demander comment j’allais. Ce qui a pu t’être raconté à mon propos m’a manifestement rendu détestable, mais je n’aurais jamais cru que leurs mensonges te feraient exercer à mon égard une sévérité si abominable. Ta mère t’a menti, je ne suis pas la peste. C’est ton beau-père et elle qui m’ont détruit. Que tu le croies ou pas me laisse, à mon tour, indifférent, dorénavant.


Je n’étais pas destiné à être le misérable qui t’a jusqu’à récemment supplié de l’écouter ; celui qui a cherché à s’expliquer. Pour te dire la vérité, je n’étais même pas destiné à être ton géniteur. Je suis le premier de ma famille à être arrivé dans ce pays, à avoir voyagé aussi loin. Aussi loin que remontent mes souvenirs, mes parents n’étaient que de pauvres cultivateurs qui se courbaient pour travailler et voyageaient de village en village à dos d’âne. Le regard bravement triste de mon père me hante souvent ; quand il rentrait meurtri de la ville, chargé des kilogrammes de céréales qu’il n’avait pas pu vendre ; ou riche des quelques pièces contre lesquelles il avait été obligé de les troquer. Il ne se plaignait jamais et se débrouillait pour me sourire, me laissant le connaître dans sa dignité face à la pénurie. Je l’admirais, sans modération, et m’étais juré de grandir vite pour être fort comme lui et pouvoir l’aider. Je me voyais déjà avoir un champ et un troupeau beaucoup plus grands que les siens. Je me voyais lui offrir le confort et le repos dont il avait été privé par la vie.


Je suis sûr que je n’admirais pas moins ma mère de qui, hélas, je garde de vagues souvenirs. Elle n’a pas survécu à mon enfance et à la naissance de mon petit-frère qui, lui, l’a rejointe deux années plus tard. Mon père avait eu du mal à trouver une nouvelle épouse et était demeuré seul avec nous cinq. Son oncle lui avait finalement imposé une de ses cousines, car pour lui, après ma mère, il n’existait plus de vraie femme. Toutes lui paraissaient pleines de défauts. Qui manquait de fidélité. Qui manquait de résilience. Qui était belliqueuse. Qui risquait de nous maltraiter. Notre marâtre vint et repartit ; une seconde arriva et ne sut faire mieux que la précédente. Sa bien-aimée était décédée, mais leur amour n’était toujours pas veuf.


Je n’allais pas attendre les nouvelles marâtres à la maison. Le hasard avait voulu que je dusse quitter le village pour la ville, la case paternelle pour la villa d’un ami de mon père revenu d’Amérique. Ce dernier revenait pour la première fois au bercail. Il était parti peu de temps après les indépendances et avait dû rester prisonnier de son pays hôte le long des trente-trois ans qu’il lui avait fallu pour régulariser son séjour. Il était rentré au pays usé, sans femme et enfant ni maison, mais avec beaucoup d’argent. Des rumeurs persistaient, cependant, que quelque part, traînaient les fruits de sa semence.


On appelait l’ami de mon père Mista1 Mariko. Je ne saurais jamais quel était son prénom. Avec tout l’argent qu’on lui attribuait, il n’avait pas eu de problème pour s’offrir une maison et se faire de nouveaux amis. Ils étaient peu nombreux, ses proches qui lui reprochaient encore d’être resté trop longtemps à l’étranger. Certains d’entre eux s’avouèrent en colère contre lui, mais se dirent qu’il eut peut-être fait le bon choix d’être parti, puisque rien ne garantissait qu’il aurait eu son niveau de vie d’alors s’il n’était pas parti en Amérique. Au moins, à son retour, il était devenu « quelqu’un », quelqu’un au-dessus de ses amis d’hier, dont mon père, qui vivaient de lendemains incertains.


Mon père n’avait pas commenté les choix antérieurs de Mista Mariko. Il m’avait semblé qu’ils étaient très complices auparavant. Ce fut à lui que ce dernier rendit visite le premier dès qu’il remit les pieds au village. Mon père ne se rendit pas au champ ce jour-là. Ils passèrent de longues heures ensemble dans sa case. On les entendit fendre en rires à plusieurs reprises, comme s’ils eurent tous les deux minutieusement préparé leurs retrouvailles. Elles se furent si bien passées que Mista Mariko, en rentrant à la ville, décida d’emmener avec lui l’unique fils de son ami.


« Mes enfants sont les tiens, tu le sais très bien.

— Je te promets, Demba, de bien m’occuper de lui.

— Je n’en doute pas un seul instant.

— Je ferai de lui un vrai homme. »


Mon avis n’avait pas été consulté. Je passai des mains de mon père que j’aimais à celles d’un de ses amis que je venais de connaître. J’étais le gage d’une amitié qui était plus ancienne que moi, le nouveau nœud d’une fraternité ressuscitée. Mon père avait voulu que je partisse avec Mista Mariko ; j’allais m’éloigner de lui et de mes sœurs. J’étais trop petit pour savoir ce que cela signifiait. Je savais juste que j’allais partir. J’ignorais que mes jeux de la veille avec mes amis, dont les noms me reviennent de temps en temps, allaient être les souvenirs les plus vivaces que je garde de mon village.


J’allais, en effet, passer toute mon adolescence en ville auprès de Mista Mariko qui s’était substitué à mon père. Je continuais, néanmoins, de l’appeler ainsi, comme tout le monde. Il aimait ce titre qui lui rappelait, disait-il, qu’à force de travail, il avait su gagner le respect des autres. C’était apparemment cela sa plus grande réalisation. Quant à moi, je dois avouer que Mista Mariko m’effrayait au début. Il était très mystérieux pour recevoir l’attachement d’un jeune enfant. Comment pouvait-il vivre seul dans sa grande maison ? Qu’avait-il à inviter fréquemment ses amis et leurs enfants si lui-même avait refusé de fonder une famille ? Il était riche et célibataire. Il aimait la compagnie de ses amis, mais il ne parlait que rarement.


Nous avions passé les premières années de ma présence dans sa maison à nous saluer uniquement et à échanger de brefs regards. Il ne savait pas comment communiquer avec un enfant et moi aussi j’étais très timide. Son mutisme s’était alors répandu en moi et il m’avait fallu de laborieux efforts pour m’en débarrasser à l’école. Mes enseignants se plaignaient que je ne participais pas en classe et mes camarades me trouvaient étrange pour se lier d’amitié avec moi. La solitude a donc très vite été ma compagne. On me pardonnait finalement mon isolement et mes silences et disait simplement que j’étais différent. Je devais cette tolérance à mes succès scolaires. J’étais un brillant élève, plus cultivé que les autres, car passant mon temps à lire. Lire pour remplacer la compagnie qui me manquait. Lire pour grandir à l’ombre de plusieurs vies, sans avoir à me dévoiler.


Mista Mariko et moi nous rapprochâmes avec le temps. Nos premières vraies conversations lui firent dire que j’étais un esprit intéressant. Une autre fois, il qualifia ce même esprit de flamboyant. Je devenais jeune homme ; commençais à comprendre le monde et à m’en faire une idée. Il pensa, à ce moment-là, qu’il pourrait m’être plus utile. Ce qui fut le cas, puisqu’il m’offrit l’encadrement et le soutien qu’il me fallait pour réussir mes études. Il me faisait croire davantage en ces dernières que je percevais désormais comme le bouton qui élèverait mon ascenseur social. Il me fit comprendre que j’étais bénéficiaire d’une chance précieuse, celle de pouvoir me rendre à l’école à la différence de sa personne et de millions d’autres enfants. A la lumière de ses expériences et de ses conseils, je découvrais, sans cesse, un nouveau monde, lequel paraissait toujours moins complexe après que nous discutions de mes interrogations.


Mista Mariko n’était certes pas un père pour moi, mais avait su devenir mon guide. Même si je regrette qu’il ne m’eût pas suffisamment donné l’opportunité de revoir ma famille, de préserver le lien avec mon village, je dois dire que j’appréciais finalement chaque moment passé avec lui. Il était devenu ma source d’inspiration, mon idole ; je ne me retenais même plus de mimer ses moindres gestes. Je buvais ses paroles ; les récitais dans ma tête et m’inquiétais sérieusement quand il ne semblait pas avoir envie de m’en professer. Je ne voulais plus être comme mon père ; je voulais devenir Mista Mariko.


C’est pourquoi, je ne fus guère heureux quand, après mon baccalauréat, il me convoqua dans son bureau pour me dire qu’on allait se séparer ; que sa mission envers moi était terminée. Il m’accompagna au village pour dire au revoir à mon père, puis me fit embarquer pour l’Europe où il m’eut déjà confié à ses amis pour me faire inscrire à l’université. J’étais, selon lui, devenu un homme qui devait, à présent, se frayer sa voie. Ce jour-là, je maudis la vie, là où d’autres, peut-être l’auraient remerciée. Je ne voulais partir nulle part ; ni échanger Mista Mariko avec l’inconnu.


Je vécus mal notre séparation, tiraillé entre l’idée qu’il l’eut fait pour mon bien et celle qu’il se fut simplement débarrassé de moi. Une chose est certaine : je ne lui dis pas merci pour ce voyage. Je n’en eus pas rêvé ; il me l’eut imposé. Et je peinais à décolérer d’autant plus que mes premiers mois en Europe furent pénibles, juste un peu moins pénibles que ce que je vis depuis vingt-cinq ans. Je fus brutalement confronté à la différence : des Hommes, du climat, des cultures et des mœurs. Je fus exposé aux regards inconnus, regards vous traversant sans vous dire exactement ceux qu’ils cherchent sur vous. Je devins un esprit qui se tourmentait de ne pas être conforme, un esprit suffocant, un esprit ennuyé ; ce, jusqu’à ce que je rencontrasse ta mère.


Annie était de ces joviales beautés qui hypnotisent l’imprudent essayant de les dévisager. Elle n’était constituée que d’éclats. J’entendais le sol tressaillir sous ses pas. Les colombes venaient du monde entier se prosterner devant elle, attirées par la douceur de son parfum romantique. Le soleil et la lune se la disputaient ; chacun déviant sa trajectoire pour loucher la silhouette exquise de la jeune femme de qui je rêvais les yeux ouverts. Je ne souhaitais pas l’approcher, encore moins l’embrasser, mais juste la contempler. J’avais peur d’entendre sa voix, craignant qu’elle fût trop mielleuse. Je fuyais son regard, conscient qu’il m’aurait les glacé les os de plaisir.


Je passai donc de longs mois à contempler ta mère ; à chercher comment lui dire, sans la vexer, qu’une banale créature comme moi était amoureuse d’elle. Je pensais à lui écrire une lettre, des poèmes ; à passer par ses amies ; mais me rendais à chaque fois compte que mon cœur avait tant à dire qu’il lui fallait plus qu’un émissaire ; ce que je n’avais pas. Je me tus alors et ne lui dis rien, suppliant l’amour, secrètement, assidument, de faire, lui-même, des miracles, en se plaçant entre Annie et moi. Supplications qu’il agréa d’une fort belle manière, puisque ce fut elle-même qui vint vers moi finalement.


« Quand comptes-tu me le dire ?

— Euh, quoi ?

— Que tu m’aimes ?

— Je…je…je…

— Je t’aime moi aussi. »


Je n’étais plus le même homme quand ses lèvres se détachèrent des miennes. J’étais devenu pire qu’un amoureux, un passionné, pour qui le monde se limitait à l’être qu’il avait en face de lui, à côté de lui, partout en lui. Ma vie ne valait plus rien sans Annie. J’étais convaincu de n’être né que pour la rencontrer, la chérir et la servir, elle et personne d’autre. Avec elle dans ma vie, il ne manquait rien à mon bonheur. Aurait-elle été morte que je me serais suicidé le même jour, pour l’honneur de partager son cercueil. Aurait-elle été conduite en enfer, j’aurais su que le paradis n’avait plus d’attrait. L’Humanité, pour moi, n’avait été créée que par la grâce de ta mère. Elle savait tout cela et je le lui rappelais sans cesse ; mais cela n’avait pas pu la retenir de s’offrir, pendant de longues années, à mon propre associé. Je n’étais ni trahi, ni humilié, mais anéanti à jamais.


Je n’étais certainement pas le premier trompé, mais je sais que nul n’a été aussi amoureux que moi de son bourreau. J’ai essayé de me relever de toutes mes forces, mais une simple lettre de son nom dans ma mémoire replonge la bouteille dans ma bouche. J’ai tout perdu, y compris ma raison de vivre, le jour où je l’ai perdue. Depuis, ma vie n’est qu’une lancinante agonie de cet amour fauché. Je suis supposé éprouver de la haine pour elle, pourtant, j’admets que je l’aime encore. Je le sais parce que l’apercevoir dans les bras infâmes de cet homme, vingt-cinq années après, carbonise encore mon âme. Comme toi, ta mère me dépasse devant mes ordures sans laisser paraître qu’elle m’a une seule fois vu. Tu aurais continué à m’ignorer comme elle te l’a si bien appris, sauf qu’à ta différence, elle, aujourd’hui, n’est pas candidate à la mairie de cette ville. Tu te précipites pour me faire entrer en maison de retraite pour que, demain, on ne découvre pas que tu as laissé ton père dormir dans la rue pendant deux décennies.



Photo de couverture : © Timur Weber

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